Expérience de la frontière 2
Canicula
Pour Prunelle
Les ventilateurs tournent si fort qu’on s’entend à peine. Les fenêtres et les portes de tous les bureaux du commissariat sont ouvertes. N’importe qui pourrait entrer. Mais, comme dit le gros en s’essuyant le front d’un large mouchoir à carreaux déjà trempé, on n’a jamais vu personne vouloir entrer en fraude ; ça s’rait une première ! J’aime bien le gros. Même si je le trouve un peu brusque et râleur, on sent tout de suite qu’il est gentil. Il voudrait qu’on l’aime, comme il est. Et je crois bien qu’il n’y a que moi pour ça. Les autres ne peuvent s’empêcher de le houspiller, de se payer sa tête.
Tiens, en ce moment-même, son teint vire de l’éclatant à l’explosif, et il fulmine, postillonnant : « Mais qu’est-ce que c’est que ce temps, nom de nom ? On crame littéralement ! »
« Ça s’appelle la canicule, gros. Chez les Romains, on appelait cette chaleur à crever canicula, la petite chienne. Imagine ce que ce serait si t’avais des poils. Et y a pas d’quoi rire ! Pour une fois que tu pourrais t’instruire … » répond une voix familière. L’arrivée, en catastrophe, du chef et de son adjoint interrompt la leçon d’histoire. Ça devrait faire de l’air, leurs tourbillons énervés, mais, en définitive, ce qu’ils annoncent fait monter d’un cran la température, si c’est encore possible. « Le saligaud qui a échappé aux collègues hier vient d’être localisé. Et devinez où ! Il se balade tranquillement à deux pas d’ici dans la rue piétonne. Gonflé, le mec, quasiment à nous narguer ! On y va tous, pas question de le rater cette fois ! Faites gaffe quand même, il est pas facile. »
Branle-bas de combat ; tout le monde sort en cavalant et se dirige vers la petite rue à droite où l’homme a été logé. L’arrivée de la troupe est tellement discrète qu’il lâche le kébab qu’il allait payer et part à toutes jambes, en zigzaguant dans la cohue des vendredis soirs. Ça, c’est un truc pour moi !
Dans la rue, la chaleur colle au sol. Elle nous écrase comme un marteau sur l’enclume des trottoirs aux odeurs exacerbées. Remugles des poubelles, urine aigre des clochards, senteurs épicées des restaurants et des étals grands ouverts. Je me repère dans le dédale de la foule. L’homme est quelque part devant nous, pas très loin. Son odeur de sueur laisse une trace nette derrière lui. Un parfum aigre qui n’est pas dû qu’à la transpiration. Il a peur. Le bitume est brûlant. J’accélère jusqu’à retrouver la tache bleue de son sweat parmi les passants. Il a beau avoir relevé sa capuche, on ne peut plus le perdre. Comme s’il le savait, il file sans se retourner. Les autres me suivent en courant presque. J’entends l’homme haleter à quelques mètres.
Soudain, il pénètre dans un immeuble. Quand nous arrivons, le portail se referme presque. Juste le temps de se glisser dans l’ombre moite du hall. En comparant à l’extérieur, il fait à peu près bon. Les pas de l’homme résonnent dans la cage d’escalier. Je me lance vers les étages. Les murs fissurés et suintants dégagent d’écœurantes effluves de moisi. Il ne faut pas lâcher prise. Derrière, le gros traîne en s’essoufflant dans l’escalier, embouteille tout le reste du commissariat. Ça gueule, ça pousse mais ça n’avance pas. Il n’y a plus que nous deux. Une porte claque à l’étage au-dessus. On le tient.
Un coup d’épaule ; la porte s’ouvre à la volée. Tâche bleue qui virevolte, se penche et se retourne. L’homme tient un fusil, pointé sur nous, le doigt sur la gâchette. La sueur coule sur ses tempes. Sa bouche se crispe ; je sais qu’il va tirer. Je bondis, le prends à la gorge. Je sens ses vertèbres craquer, dans un bruit de tonnerre, un tremblement de terre. Une vague de douleur m’envahit, couvre tout mon corps qui tressaille et retombe lourdement sur le sol en ciment. Mes mâchoires se relâchent. Un long bourdonnement résonne à mes oreilles. J’entends à peine les autres arriver.
Pour la première fois aujourd’hui, j’ai froid, très froid tout à coup. Une main tient ma tête. Une autre me flatte doucement. Agenouillé près de moi, quelqu’un pleure et prononce mon nom : « Canicule, petite chienne d’amour. » C’est la voix de mon maître. Sa main, qui me caresse en tremblant. Pour l’éternité.
Pascal Tresson Expérience de la frontière